chapitre II.. [dessine-moi un mouton]
Rédigé le Sam 22 Nov, 2008 06:39:40 
J'ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler
véritablement, jusqu'à une panne dans le désert du Sahara, il y a six
ans. Quelque chose s'était cassé dans mon moteur, Et comme je n'avais
avec moi ni mécanicien ni passagers, je me préparai à essayer de
réussir, tout seul, une réparation difficile. C'était pour moi une
question de vie ou de mort. J'avais à peine de l'eau à boire pour huit
jours.
Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable
à mille milles de toute terre habitée. J'étais bien plus isolé qu'un
naufragé sur un rideau au milieu de l'océan. Alors vous imaginez ma
surprise, au levé du jour, quand une drôle de petite voix m'a réveillé.
Elle disait:
-S'il vous plaît… dessine-moi un mouton!
-Hein!
-Dessine-moi un mouton…
J'ai sauté sur mes pieds comme si j'avais été frappé
par la foudre. J'ai bien frotté mes yeux. J'ai bien regardé. Et j'ai vu
un petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui me considérait
gravement. Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j'ai réussi à
faire de lui. Mais mon dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant
que le modèle. Ce n'est pas de ma faute. J'avais été découragé dans ma
carrière de peintre par les grandes personnes, à l'age de six ans, et
je n'avais rien appris à dessiner, sauf les boas fermés et les boas
ouverts.

Je regardai donc cette apparition avec des yeux tout
ronds d'étonnement. N'oubliez pas que je me trouvais à mille milles de
toute région habitée. Or mon petit bonhomme ne me semblait ni égaré, ni
mort de fatigue, ni mort de faim, ni mort de soif, ni mort de peur. Il
n'avait en rien l'apparence d'un enfant perdu au milieu du désert, à
mille milles de toute région habitée. Quand je réussis enfin de parler,
je lui dis:
-Mais qu'est-ce que tu fais là?
Et il me répéta alors, tout doucement, comme une chose très sérieuse:
-S'il vous plaît… dessine-moi un mouton…
Quand le mystère est trop impressionnant, on n'ose
pas désobéir. Aussi absurde que cela me semblait à mille milles de tous
les endroits habités et en danger de mort, je sortis de ma poche une
feuille de papier et un stylographe. Mais je me rappelai alors que
j'avais surtout étudié la géographie, l'histoire, le calcul et la
grammaire et je dis au petit bonhomme (avec un peu de mauvaise humeur)
que je ne savais pas dessiner. Il me répondit:
-Ça ne fait rien. Dessine-moi un mouton.
Comme je n'avais jamais dessiné un mouton je refis un des deux seuls dessins dont j'étais capable. Celui du boa
fermé. ET je fus stupéfait d'entendre le petit bonhomme me répondre:
-Non! Non! Je ne veux pas d'un éléphant dans un boa.
Un boa c'est très dangereux, et un éléphant c'est très encombrant. Chez
moi c'est tout petit. J'ai besoin d'un mouton. Dessine-moi un mouton.
Alors j'ai dessiné.
Il regarda attentivement, puis:

-Non! Celui-là est déjà très malade. Fais-en un autre.
Je dessinai:

Mon ami sourit gentiment, avec indulgence:
-Tu vois bien… ce n'est pas un mouton, c'est un bélier. Il a des cornes…
Je refis donc encore mon dessin: Mais il fut refusé, comme les précédents:

-Celui-là est trop vieux. Je veux un mouton qui vive longtemps.
Alors, faute de patience, comme j'avais hâte de commencer le démontage de mon moteur, je griffonnai ce dessin-ci.
Et je lançai:
-Çà c'est la caisse. le mouton que tu veux est dedans.

Mais je fus bien surpris de voir s'illuminer le
visage de mon jeune juge: -C'est tout à fait comme ça que je le
voulais! Crois-tu qu'il faille beaucoup d'herbe à ce mouton?
-Pourquoi?
-Parce que chez moi c'est tout petit…
-Ça suffira sûrement. Je t'ai donné un tout petit mouton.
Il pencha la tête vers le dessin:
-Pas si petit que ça… Tiens! Il s'est endormi…
ET c'est ainsi que je fis la connaissance du petit prince.
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